|
«Li sens conmence contreval a filer… Imaginaire du sang et hétérodoxies épiques dans La bataille Loquifer»
Carlos F. Clamote Carreto (Universidade Aberta)
En assumant les contours d’un vaste palais – ou sanctuaire – qui renferme d’innombrables trésors où l’in-signifiant de la vie sensible rejoint, dans l’acte suprême de la réminiscence, l’infiniment grand de Dieu, la mémoire relève clairement, chez saint Augustin (Confessions, X) du complexe processus de l’exégèse et de la représentation. En effet, étant incapable de restituer la présence physique et tangible des objets (et moins encore celle de ces objets incorporels que sont les concepts), la mémoire se présente comme «structure localisante» (Mary Carruthers) qui combine art de l’imagination (la mémoire étant constituée d’images ou de reflets d’images) et de la composition (il faut retrouver, i.e., à la fois réinventer, inventorier et combiner les images pour qu’elles produisent un sens capable aussi bien de comprendre le passé que de projeter le futur). Or comme dans tout processus de représentation, sur la mémoire plane sans cesse le spectre de la lacune (qui rend la syntaxe mémorielle fragmentaire), de l’oubli (ou pire encore, de l’oubli de l’oubli qui entraîne l’homme, privé de tout référent, à la dérive), du simulacre ou de l’ambiguïté inhérente à tout signe, ou à toute image, qui fait ainsi appelle à une herméneutique forcément plurielle et qui ne coïncide pas toujours avec la vérité du sujet inscrite dans la profondeur de son âme.
C’est justement cette dialectique du fragment et de l’unicité au sein la construction de la mémoire comme processus de représentation que nous souhaiterions aborder dans cette communication, et ceci à partir d’un lieu commun par excellence de la mémoire épique (la chanson de geste se présentant elle même comme une vaste «poétique de la mémoire», selon l’expression d’Eugène Vance): l’espace où s’inscrit la mort du héros et la représentation du corps qui en émane.
De La Chanson de Roland à Raoul de Cambrai, en passant par les nombreux poèmes qui constituent le cycle de Guillaume d’Orange, l’écriture épique est, nous le savons, scandée et déchirée par la mémoire néfaste d’une «male cançun» liée à certains lieux fatidiques (Roncevaux, Aliscans) où la vision du corps démembré des héros empêche tout acte de re-connaissance et, par conséquent, toute poétique de la commémoration. Face au spectre du morcellement et de la dispersion corporelle (qui est tout aussi bien menace de dispersion textuelle), la chanson de geste met en œuvre diverses stratégies narratives et rhétoriques visant la reconstruction de la mémoire. Parfois, afin de stopper cette «hémorragie de l’écriture» (Alexandre Leupin) métaphorisée par le corps qui s’évide de son sang (de sons sens) sur le champ/chant de bataille (les termes sont souvent homographes en ancien français), certains récits (La Bataille Loquifer, par exemple) rêvent d’un corps éternellement ressoudé et réunifié (que ce soit par l’intervention d’un miracle ou d’un quelconque onguent magique) qui colmaterait toute faille, en condamnant toutefois le récit à une écriture sans fin et donc sans commémoration possible. Car il n’est, bien entendu, de commémoration que dans un temps arrêté et dans un espace circonscrit, celle-ci s’écrivant ou s’inscrivant toujours, d’autre part, à partir d’une faille primordiale transformée en unité. Les innombrables reliques qui parsèment le discours épique ne sont-elles pas justement autant d’emblèmes du fragmentaire érigé en totalité transcendante où l’un-divisé devient support privilégié de la mémoire culturelle?
Remembrer le corps, ce n’est donc pas seulement le transformer en surface indivisible et signifiante sur laquelle se structure désormais la mémoire collective. Pour ce faire, il faut tout d’abord en rassembler les membres disjoints. Comme le montre exemplairement la seconde partie d’Aliscans, retrouver le corps défunt (rhétorique de l’inventio), le recomposer afin d’en donner une image réunifier et le redisposer dans un espace susceptible de devenir sanctuaire du souvenir, sont autant d’étapes qui président à la reconfiguration de la mémoire épique qui devient ainsi en tous points analogue à la dynamique qui gouverne la création poétique au Moyen Âge. Le scénario fictionnel (espace, objets) qui entoure ce corps trépassé devient ainsi l’objet d’une manipulation (au sens scripturaire du terme) particulièrement délicate et complexe vu qu’elle renferme aussi bien les enjeux de la mémoire que ceux de l’écriture, l’oubli et la lacune assumant parfois les contours d’un véritable palimpseste textuel.
|